Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 26: Choice and Sacrifice
L’escalier secret déboucha sur une cave humide qui sentait le moisi et la terre. Cordelia retint son souffle, écoutant les pas qui résonnaient au-dessus d’elle – des bottes lourdes, des voix étouffées. Elle compta jusqu’à cent, puis cent encore, jusqu’à ce que le silence reprenne ses droits.
Elle longea le mur à tâtons, trouva une porte de service verrouillée de l’extérieur, simple affaire de bois pourri et de serrure rouillée. Elle la fit céder avec son épaule, un craquement sec qui lui parut aussi tonitruant qu’un coup de canon. Les ombres du jardin l’accueillirent, la nuit fraîche lui mordit les joues.
Elle marcha jusqu’à l’aube, ses souliers fins réduits à des lambeaux de cuir, sa robe déchirée aux ourlets. Lorsque les premières lueurs grises pointèrent au-dessus des toits de Londres, elle s’effondra sur les marches de la maison des Ashworth, les mains en sang, le cœur en charpie.
Le domestique qui lui ouvrit faillit laisser tomber son chandelier.
« Madame la Marquise ! »
Elle leva une main, l’autorité dans la voix malgré l’épuisement. « Monsieur Roderick est-il revenu ? »
L’homme baissa les yeux. « Non, madame. Nous n’avons aucune nouvelle. »
Cordelia s’enferma dans ses appartements et ne ressortit pas de la journée. Elle fit dresser la baignoire, lava le sang et la terre de sa peau, puis se tint devant la fenêtre, les bras croisés, à regarder la ville s’animer sans elle. Le bout de parchemin arraché du grimoire était glissé dans son corsage, contre sa peau, comme un serment.
Elle le relut pour la centième fois à la lueur de la bougie.
*Pour rompre le lien qui consume, il faut donner ce qui ne se reprend jamais : la source même du don. Le cœur qui sentira n’égalera jamais celui qui ne sent plus. Que celle qui trace ces mots mesure le prix, car elle ne connaîtra plus jamais la mélodie des autres – seulement l’écho de la sienne.*
La formulation était ancienne, alambiquée, mais le sens était cruellement clair. Le contre-sort exigeait que l’on renonce à sa magie émotionnelle. Pas qu’on l’endorme, pas qu’on la contienne. Qu’on la *détruise*, d’un geste définitif, comme on arrache une racine.
Cordelia s’assit à son secrétaire. Elle déplia une feuille de papier vélin, trempa la plume, et resta là, la pointe suspendue au-dessus du vide.
Elle pensa à Roderick dans ce manoir pourri, les mains liées, Sir Hugh ricanant au-dessus de lui. Elle pensa à ce que le marquis avait dit avant qu’ils ne se fassent prendre – une seule chose, presque murmurée : « S’il advient qu’elle s’en sorte, dites-lui que j’ai choisi. »
L’avait-il choisie, elle ? Ou avait-il choisi de ne plus être celui que le monde croyait ?
La lettre refusait de s’écrire. Les mots restaient coincés dans sa gorge, dans son poignet, dans l’encre qui séchait à la pointe de la plume.
« Madame ? »
Le heurt à la porte fut discret. Dorothy, sa femme de chambre, entra sans attendre, une expression inhabituelle sur son visage – quelque chose entre l’inquiétude et la perplexité.
« Madame, il y a un homme en bas qui demande à vous voir. Il dit qu’il a des nouvelles de M. le marquis. »
Cordelia se leva si vite que la chaise bascula. « Sir Hugh ? »
« Non, madame. C’est Dawkins, le second valet de M. le marquis. Celui qui est resté à Londres. »
Le valet. Dawkins. L’homme qui avait veillé sur leurs bagages, trop vieux pour suivre la cavalcade, trop discret pour qu’on le remarque. Cordelia descendit au salon, s’efforçant de respirer normalement.
Dawkins se tenait près de la cheminée, son chapeau entre des mains qui tremblaient. Il était pâle, plus pâle que le marbre de la console.
« Madame, je… je sais que monsieur a été enlevé. J’ai appris, je suis allé aux nouvelles. Mais ce que je dois vous dire… »
« Parlez. »
Il avala sa salive. « Monsieur est parti de son propre gré, madame. Je l’ai vu. »
Le sol se déroba sous ses pieds. Cordelia s’agrippa au dossier d’une chaise. « Que dites-vous ? »
« Hier soir, un homme est venu de la part de Sir Hugh – un homme de loi, madame, pas un sbire. Il a montré à monsieur une lettre. Je ne l’ai pas lue, mais j’ai vu la main de monsieur trembler en la tenant. Une heure plus tard, il est sorti par la porte de derrière, enveloppé dans son manteau, et il m’a donné une commission… »
Le valet tira un papier plié de sa poche intérieure. Cordelia le prit, les doigts engourdis. Elle reconnut immédiatement l’écriture de Roderick – ces boucles précises qu’elle avait apprises sur les lettres qu’il lui écrivait avant leur mariage, lorsqu’elles étaient encore des mensonges soigneusement rédigés.
*Cordelia,*
*J’ai appris quelque chose que je ne peux ignorer. Il y a une survivante – une enfant de la lignée Marlowe, vivante, cachée sur la côte. Pas celle dont Sir Hugh menace d’user, mais une autre, plus ancienne. Si je peux la trouver avant lui, elle ne sera jamais une arme contre notre enfant.*
*Je sais que vous penserez que je vous abandonne. Je sais que vous douterez de mes raisons – vous avez appris à douter de tout ce que je dis, et vous n’avez peut-être pas tort. Mais il y a une chose que je n’ai jamais feinte, c’est la promesse que je vous ai faite : vous et l’enfant, vous êtes la seule chose qui compte pour moi. S’il faut que je vous prouve par mes actes ce que mes mots n’ont pas su vous convaincre, alors je le ferai.*
*Ne me cherchez pas. Revenez à Londres. Protégez-vous. Si je ne reviens pas dans trois jours, partez pour Édimbourg, et ne vous arrêtez pas avant d’avoir trouvé un prêtre qui vous mariera sous un autre nom.*
*R.*
Cordelia lut la lettre trois fois. Les mots se brouillaient à chaque lecture. Il était parti volontairement. Il avait laissé une lettre. Il n’était pas prisonnier de Sir Hugh – ou plutôt, il avait choisi de se jeter dans la gueule de la bête pour une chimère.
« Trois jours », murmura-t-elle.
Dawkins hocha la tête. « Il a dit qu’il reviendrait, madame. Il m’a fait jurer de vous remettre cette lettre seulement après son départ. »
Elle froissa le papier entre ses doigts, puis le lissa avec soin, comme on caresse une blessure pour la faire cicatriser. La colère montait, chaude et vive – une colère qui ne devait rien à la magie, seulement à ce qu’elle ressentait, cette chose informe qui lui tordait le ventre depuis qu’elle avait lu son nom.
*Il m’a laissée.*
*Non. Il est parti pour nous protéger.*
Les deux pensées se battaient en elle, incapables de se départager.
Elle remonta dans ses appartements, la lettre de Roderick dans une main, le parchemin du grimoire dans l’autre. Deux morceaux de papier qui décidaient de sa vie. L’un lui disait d’attendre. L’autre lui offrait une solution – la seule solution – au prix de ce qu’elle était.
Le contre-sort. Il n’exigeait pas qu’on soit en présence du grimoire pour être lancé. Il exigeait du sang, une intention claire, et le renoncement volontaire à sa propre nature. Elle avait lu la description des gestes. Elle savait ce qu’elle avait à faire.
Elle s’assit devant sa coiffeuse et se regarda dans le miroir. Une femme aux yeux sombres, creusés par la fatigue, que la société appelait la plus puissante des Ashworth. Celle qui pouvait faire pleurer un roi et danser un cardinal. Celle dont la magie avait été un fardeau, puis une arme, puis une malédiction.
Qu’était-elle sans elle ?
Elle pensa à sa mère, Estelle, dont elle n’avait qu’un souvenir de parfum et de musique. Elle pensa à ce que cette magie avait coûté à sa famille, à toutes les femmes qui l’avaient portée avant elle. Des générations de cœurs fendus, de sentiments forcés, de liens fabriqués dans le mensonge.
« Vous m’avez appris l’usage », murmura-t-elle à son reflet. « Personne ne m’a jamais appris le prix. »
Elle recopia soigneusement le contre-sort sur une feuille neuve, ajoutant les mots de sa propre main, les gestes inscrits dans la marge. Puis elle sortit de sa cachette le petit couteau qu’elle gardait pour ouvrir les lettres, en effleura la lame avec son pouce, et traça une entaille nette dans la chair de son index. Le sang perla, rouge vif. Elle le laissa tomber sur le parchemin, où il s’étala en une tache sombre.
Elle commença à réciter.
Les mots anciens se formèrent sur ses lèvres avec une facilité qui l’effraya, comme s’ils avaient toujours été là, tapis dans sa gorge, attendant qu’elle les arme. La pièce sembla se resserrer. L’air devint épais, presque solide. Elle sentit quelque chose bouger en elle – quelque chose d’immense, de visqueux, qui se tordait contre ses côtes comme un animal qu’on arrache à son terrier.
La douleur la plia en deux.
Elle continua. Les mots sortaient malgré les larmes, malgré le goût de fer qui lui emplissait la bouche, malgré la certitude grandissante qu’elle était en train de se vider de quelque chose qu’elle ne pourrait jamais reconstituer.
Puis tout s’arrêta.
Le silence s’abattit dans la pièce, si complet qu’elle entendait son propre cœur battre. Cordelia resta prostrée, les mains sur les genoux, haletante. Elle attendit que la magie revienne. Elle tâtonna, comme on cherche une dent arrachée avec sa langue – elle chercha la présence des autres, leur humeur, leur musique intérieure.
Rien.
Elle ferma les yeux et chercha plus fort. Elle pensa à la servante dans le couloir, à Dawkins en bas, au marquis quelque part sur une route, fuyant vers une chimère. Rien. Pas une note, pas un écho.
Elle était sourde au monde, enfin.
Les larmes vinrent sans prévenir, pas des larmes de tristesse – elle ne savait même plus ce qu’était la tristesse, maintenant, seulement une sensation vague, un poids informe qui ne ressemblait plus à rien de nommable. Elle pleura parce que son corps se souvenait de pleurer, parce que ses muscles connaissaient les gestes aussi bien qu’ils connaissaient la marche.
Elle prit la lettre de Roderick, la relut. Les mots n’avaient plus de couleur. Ils étaient des signes sur du papier, des arrangements d’encre. Elle comprenait leur signification, mais plus leur poids.
La lettre qu’elle voulait lui écrire ne servait plus à rien – il était déjà parti. Mais elle pouvait encore agir. Il avait parlé d’une survivante, sur la côte. Une véritable Marlowe. Si elle pouvait la trouver, si elle pouvait la protéger avant Sir Hugh…
Elle plia les deux papiers, les mit dans un même étui de cuir. Elle se leva.
Elle n’avait plus de magie. Mais elle avait encore une famille, quelque part, menacée par un dément. Elle avait un mari qui l’aimait peut-être – elle ne pouvait plus le sentir, mais elle pouvait encore choisir d’y croire.
« Dawkins ! » appela-t-elle.
Le valet apparut dans l’embrasure, surpris de la voir debout, droite, le visage pâle mais les yeux secs.
« Madame ? »
« Préparez une voiture légère. Et trouvez-moi une carte de la côte, de la région de Bexhill jusqu’à Brighton. »
« Vous partez, madame ? »
Elle passa devant lui sans répondre, l’étui de cuir serré contre sa poitrine. Dehors, Londres se réveillait sous une pluie fine. Les toits luisaient, gris et propres, comme si le monde avait été lavé de tout ce qui aurait pu la retenir ici.
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