Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 29: The Lost Gift
L’eau glacée lui mordait les chevilles lorsqu’elle retrouva Roderick dans l’antre humide de la caverne. Il s’était libéré de ses liens tant bien que mal, le visage tailladé par une lame de roche, les poignets en sang. Il leva les yeux vers elle, haletant, et ce qu’elle lut sur son visage n’était plus de la crainte, mais une espèce de stupeur émerveillée.
« Vous êtes vivante », souffla-t-il.
Elle ne répondit pas. Elle ne pouvait pas. Car en cet instant précis, dans le tumulte des vagues qui grimpaient autour d’eux, Cordelia Ashworth comprit que le monde s’était tu. Le grondement sourd de l’eau ne portait plus aucune panique ; le battement de son propre cœur n’avait plus de couleur. Elle tendit la main vers lui, et quand ses doigts effleurèrent son bras, elle ne sentit rien de lui. Ni peur, ni soulagement, ni désir. Rien que la texture rugueuse du tissu trempé.
Sa magie n’était plus.
Elle retira sa main comme si elle avait touché du feu.
« Cordelia ? » Il se releva, chancelant, le regard fouillant le sien. « Qu’y a-t-il ? »
Elle recula d’un pas, puis deux, jusqu’à ce que son dos heurte la paroi moussue. L’eau lui montait maintenant aux genoux. La caverne se refermait, le tunnel s’étranglait derrière eux, mais elle n’y prêtait aucune attention. Tout était devenu indifférent. Le danger lui-même semblait lointain, abstrait, comme une phrase lue dans un livre dont on ne comprend pas la langue.
« Je ne vous sens plus, dit-elle d’une voix blanche. Je ne sens plus rien. »
Il s’immobilisa. Ses yeux, si souvent indéchiffrables, la scrutaient avec une intensité nouvelle.
« Le contre-sort, murmura-t-il. Vous l’avez prononcé. »
Elle hocha la tête, lentement, comme une automate. « Tout ce que j’étais, Roderick. Cette chose en moi qui me permettait de percevoir l’âme des autres, de la modeler, de la réchauffer… c’est parti. Le grimoire l’a prise tout entière. » Elle serra les pans de sa robe trempée, si fort que ses jointures blanchirent. « Je suis vide. »
Les vagues clapotaient à ses hanches. L’eau était glacée, mais elle ne ressentait pas le froid. Pas vraiment. Elle ne ressentait plus rien de tout. Et c’était cela, la véritable horreur : cette absence absolue de pesanteur intérieure, ce vide si pur qu’elle aurait pu hurler sans même savoir pourquoi elle hurlait.
« Toute ma vie, dit-elle, j’ai su ce que les gens éprouvaient pour moi. Je pouvais le lire, le peser, le retourner dans tous les sens. C’était mon seul langage. La seule preuve que je pouvais accepter. Et maintenant… » Sa voix se brisa. « Maintenant je ne saurai jamais, Roderick. Jamais je ne pourrai savoir si je vous suis chère, ou si vous ne faites que subir ce mariage par devoir, par honneur, par pitié. »
Elle s’entendit sangloter avant même de comprendre qu’elle pleurait. Des larmes amères, inutiles, qui tombaient dans l’eau sans laisser de trace. Elle se sentait nue, désarmée, infirme. Une Ashworth sans charme, une magicienne sans magie. Qu’avait-elle à offrir désormais ? Qu’avait-elle jamais eu, en vérité, au-delà de cette emprise sur les cœurs ?
« Je suis inutile, hoqueta-t-elle. Je n’ai plus rien qui puisse vous retenir. »
Roderick s’approcha. L’eau lui battait la poitrine à présent, et il dut lutter contre le courant pour venir jusqu’à elle. Il ne dit rien d’abord. Il prit simplement son visage entre ses mains meurtries, les doigts écorchés, et il l’obligea à le regarder.
« Écoutez-moi », dit-il, et sa voix était dure comme l’acier, mais il y avait quelque chose dans son timbre qu’elle ne pouvait plus qualifier, quelque chose de brut et de franc qui n’empruntait aucun artifice. « Vous croyez que je suis resté parce que vous me charniez ? Que j’ai marché contre Sir Hugh, affronté la mer, traversé cette caverne pour l’éclat d’un sortilège ? »
Elle voulut détourner les yeux, mais il la maintint.
« Cordelia. Vous n’avez plus de pouvoir sur moi. Vous n’en avez jamais eu. Je vous l’ai dit dès le premier soir : votre magie ne m’a jamais atteint. Alors comprenez ceci, maintenant, avec toute la clarté que ce vide vous offre : chaque battement de ce cœur, chaque pas que j’ai faits vers vous, chaque blessure que je porte ce soir, c’est moi qui les ai choisis. Sans contrainte. Sans charme. Sans sortilège. »
L’eau montait encore. Elle lui arrivait à la taille, et la marée pressait contre eux, pressante, féroce. Mais il ne bougeait pas, et elle ne bougeait pas davantage.
« Maintenant, dit-il, la voix plus douce, vous ne douterez plus jamais de mes sentiments. Car ils doivent être réels. Je n’ai rien pour vous forcer à rester. »
Elle le regarda. Pour la première fois de sa vie, elle regarda un homme sans rien percevoir de lui. Aucun voile d’émotion, aucune aura colorée, aucun murmure intérieur. Il n’y avait que la surface des choses : la pluie sur son front, l’éclat fiévreux de ses yeux, la crispation de sa mâchoire. Et pourtant, ce qu’il venait de dire avait traversé son vide comme une lame tranche la brume.
Quelque chose s’ouvrit en elle. Pas un pouvoir — non, cela ne reviendrait jamais. Quelque chose de plus petit, de plus fragile, et d’infiniment plus précieux : une confiance aveugle, offerte sans filet, sans preuve, sans magie.
« Roderick », murmura-t-elle.
Il l’attira contre lui, et quand ses lèvres rencontrèrent les siennes, elle ne sentit aucun enchantement. Aucun sort. Juste un homme trempé et épuisé qui l’embrassait pour la seule raison qu’il le voulait.
« Il faut sortir d’ici, dit-il contre sa bouche. La marée ne nous laissera pas plus de quelques minutes. »
Elle acquiesça. Le grimoire vide pendait à sa ceinture, alourdi par l’eau. Au loin, par l’ouverture rocheuse qui subsistait encore, la lanterne du phare envoyait toujours son triple éclat dans la nuit.
Elle ne savait plus rien de ce que les autres ressentaient. Mais pour la première fois, elle avait décidé de croire.
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