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Un Cœur Sans Sortilège

Lire le chapitre 5: A Stranger's Kindness

La pluie s'était invitée dans la nuit, fine et tenace, tambourinant contre les vitres mal jointes du manoir d'Ashworth. Cordelia passa la matinée à regarder le ciel gris s'égoutter sur les jardins négligés, comptant les heures jusqu'au départ de Sir Hugh. Il était parti à l'aube, laissant derrière lui l'odeur de son eau de Cologne bon marché et la menace implicite de son retour dans un mois.

Mais ce fut la toux de sa femme de chambre qui précipita les choses. Agnes, une fille de la campagne au visage rond et aux mains rougies par les lessives, s'était levée avec une fièvre brûlante. Cordelia, habituée aux commodités de Londres, se retrouva soudain confrontée à la réalité d'un domaine au personnel réduit : il ne restait qu'une cuisinière âgée, un valet boiteux nommé Jarvis, et cette pauvre Agnes qui grelottait sous trois couvertures trouées.

« Il me faut un remède, déclara Cordelia en tirant son manteau sur ses épaules. Un apothicaire, il doit bien y en avoir un au village.

— Il n'y a pas de médecin digne de ce nom à trois lieues à la ronde, répondit la cuisinière en s'essuyant les mains sur son tablier. Mais si vous descendez par le sentier du coteau, vous trouverez la boutique de Maître Pemberton. Son apprenti, un drôle de garçon, connaît son affaire pour les fièvres. »

Le chemin était boueux, bordé d'ormes aux branches basses qui dégoulinaient sur son capuchon. Cordelia avançait d'un pas décidé, les jupes crottées jusqu'aux chevilles, regrettant presque d'avoir refusé le vieux cheval de trait que le valet lui avait proposé. Mais marcher lui faisait du bien. Depuis son arrivée, elle étouffait dans ces murs trop grands, trop sombres, trop chargés de secrets qu'on ne lui confiait pas.

Le village d'Ashworth était un assemblage de chaumières basses autour d'une place de terre battue. La boutique de l'apothicaire s'y nichait, coincée entre une forge silencieuse et une auberge qui sentait le cidre rance. Une clochette tinta quand Cordelia poussa la porte capitonnée de cuivre.

L'intérieur sentait la menthe et le camphre, le soufre et quelque chose de plus doux, presque floral. Des fioles de toutes tailles s'alignaient sur des étagères de noyer, chacune étiquetée d'une écriture serrée. Le comptoir, usé par des décennies de paumes anonymes, était couvert de mortiers et de pilons.

Un jeune homme se redressa derrière un comptoir encombré de fioles colorées et de petits sachets de toile. Il était plus âgé qu'elle ne l'avait imaginé, la trentaine peut-être, avec des cheveux sombres tirés en queue et des yeux d'une couleur indécise entre le gris et le vert. Ses manches retroussées laissaient voir des avant-bras poudrés de substances oubliées.

« Madame, dit-il avec un accent qui n'était pas tout à fait d'ici. Vous vous êtes perdue ?

— Je cherche un remède pour une fièvre, répondit Cordelia en sortant une pièce de sa poche. Ma femme de chambre est malade.

— Une fièvre agitée ou une fièvre paresseuse ? Une toux sèche ou une toux grasse ? De la sueur ou des frissons ?

Cordelia cligna des yeux. Elle n'avait jamais eu à décrire une maladie avec tant de précision. Chez elle, c'était le médecin qui posait les questions, pas l'apothicaire.

— Des frissons, je crois. Elle ne tient pas debout. »

Le jeune homme hocha la tête et se retourna vers ses étagères. Ses doigts, rapides et précis, sélectionnèrent trois pots, puis un quatrième. Il mélangea quelque chose dans un mortier, ajouta une pincée d'une poudre blanche, et versa le tout dans un petit sachet de papier brun.

« Une infusion trois fois par jour, dans de l'eau chaude, avec une cuillerée de miel. Si la fièvre ne tombe pas d'ici deux jours, je pourrai passer la voir. »

Il tendit le paquet, et leurs doigts se frôlèrent à peine. Cordelia recula la main comme si elle avait touché une braise. Depuis le bal de fiançailles, elle avait appris à surveiller chacun de ses gestes, chacun de ses réflexes magiques. Mais il n'y avait rien à surveiller ici : l'apothicaire ne brillait d'aucune aura particulière, n'éveillait aucun de ses sens enchantés. Il était simplement... ordinaire. Apaisant, même.

« Combien vous dois-je ?

— Trois deniers suffiront. »

Elle sortit les pièces de sa bourse. Ses doigts rencontrèrent le papier plié de la lettre anonyme, celui qu'elle gardait sans vraiment savoir pourquoi. Le message était encore là, dans la doublure de sa poche : *Il ne vous aimera jamais.* Elle chassa la pensée.

L'apprenti avait suivi son regard. Il inclina la tête, les yeux soudain plus vifs.

« Vous êtes la nouvelle épouse du marquis ? »

Cordelia se raidit. La renommée des Ashworth n'était décidément pas une affaire de Londres.

« Je suis Lady Cordelia Ashworth, oui.

— On dit au village que le marquis a fait un beau mariage, murmura l'apprenti en rangeant ses outils avec une lenteur calculée. Et on dit aussi... qu'il a fait un mariage étrange. »

Elle aurait dû partir. Chaque fibre de son éducation lui ordonnait de remercier poliment, de prendre le paquet et de remonter la colline sans un mot de plus. Mais la solitude du manoir, le poids des mensonges non dits, l'absence de son mari qui s'enfermait dans sa bibliothèque depuis trois jours sans lui adresser la parole... Tout cela pesait trop lourd.

« Que voulez-vous dire par "étrange" ?

— Rien de malveillant, madame. Simplement, les gens d'ici ont la mémoire longue. Ils se souviennent d'une autre mariée, il y a bien longtemps. Une femme qui est venue dans ces murs... et qui n'en est jamais sortie. »

Le sang de Cordelia se glaça. Sa tante Marianne. Elle ne pouvait pas savoir. Personne ne savait.

« Êtes-vous en train de me menacer ?

— Je vous offre une information, madame. Libre à vous de l'accepter ou de la refuser. »

Il avait détourné la conversation, mais son regard restait posé sur elle, calme et inquisiteur, comme s'il cherchait quelque chose dans les profondeurs de son visage. Puis, sans transition, il tendit le bras vers une étagère basse et attrapa un petit flacon de verre ambré, pas plus grand que son pouce.

« Tenez, dit-il en le posant doucement sur le comptoir. C'est un cadeau. Une préparation particulière.

— Je ne prends pas de cadeaux d'inconnus.

— Ce n'est pas un cadeau, madame. C'est un instrument. »

Il poussa le flacon vers elle. Le liquide à l'intérieur oscillait légèrement, presque doré, à peine trouble.

« Cet homme dont vous venez d'épouser le nom... Il est connu ici, mais pas comme vous l'imaginez. La veille de votre mariage, un homme est venu, un homme à la cape noire avec la voix d'un corbeau. Il a demandé exactement cette préparation. Et il l'a payée en or, sans marchander. »

Cordelia déglutit. La boutique s'était soudain rétrécie autour d'elle.

« Quel genre de préparation ?

— L'apprenti que je remplace, celui qui a servi cet homme, est parti le lendemain. Il n'est jamais revenu. Mais avant de disparaître, il m'a laissé un mot : "Si une dame vient demander une fièvre, donnez-lui ceci." »

Le silence s'étira. Cordelia regarda le flacon, puis le regarda lui, puis de nouveau le flacon.

« Cela montrera ce qui se cache en dessous », ajouta-t-il dans une langue ancienne, des syllabes qui roulaient comme des pierres dans l'eau. Du gaélique, comprit-elle, ou quelque chose d'encore plus ancien.

« Quel est votre nom ? demanda-t-elle brusquement.

— On m'appelle Sorrel. L'apprenti, pour l'instant. Pour combien de temps encore, je ne saurais le dire. »

Elle prit le flacon. Le verre était frais contre sa paume, le liquide tiède à travers. Une sensation étrange l'envahit, comme si elle tenait quelque chose d'infiniment plus lourd que son poids apparent.

« Et que se passera-t-il si je le bois ?

— Vous verrez ce que les yeux ordinaires ne peuvent voir. Mais choisissez bien votre moment. Une seule goutte suffit. Pas plus. »

Cordelia glissa le flacon dans sa poche, à côté de la lettre anonyme. Deux secrets de plus, pensa-t-elle, deux poids supplémentaires dans une balance déjà trop chargée.

« Merci pour la fièvre de ma servante », dit-elle en inclinant la tête.

« C'était un plaisir, Lady Ashworth. Revenez si le besoin vous en prend. »

Elle sortit dans la pluie qui redoublait, le sachet d'infusion dans une main, et dans sa poche, ce petit flacon ambré qui semblait peser à lui seul toutes les réponses qu'on lui refusait. En remontant le sentier vers le manoir, elle aperçut une silhouette à la fenêtre de la bibliothèque. Le marquis la regardait, immobile derrière la vitre, un verre de cognac à la main. Elle ne put déchiffrer son expression.

Arrivée devant la porte, elle s'arrêta. Sa main tâta le flacon dans sa poche. Une goutte. Juste une goutte, pour voir ce que cachait cet homme insensible qu'elle avait épousé, cet homme qui l'avait trompée sur sa fortune, qui gardait des secrets dans sa bibliothèque, qui ne l'avait jamais regardée comme un mari regarde une épouse.

Mais si la goutte lui montrait quelque chose qu'elle ne voulait pas voir ?

Cordelia poussa la porte d'Ashworth Manor, le cœur battant, la promesse d'un secret dans sa poche contre le secret d'un autre dans la pièce au-dessus.