Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 6: The Missing Heir
La lettre arriva avec le courrier du matin, scellée de cire bleue frappée du lys des Ashworth de la maison mère. Cordelia la reconnut avant même de briser le sceau : l'écriture serrée et penchée de sa mère, toujours pressée d'en finir avec les mots.
Elle déchira l'enveloppe dans la lumière grise de la bibliothèque, debout près de la fenêtre qui donnait sur les jardins en friche d'Ashworth Manor. Dehors, le vent d'automne faisait tourbillonner les feuilles mortes contre les ifs taillés, noirs et luisants de pluie.
*Chère Cordelia,*
*Ton père s'inquiète. As-tu reçu quelque nouvelle de Benedict ? Il n'a pas écrit depuis plus de deux mois. Sa dernière lettre nous est parvenue la veille de l'annonce de tes fiançailles, et nous n'avons plus entendu parler de lui depuis. Tu sais comme il est — il oublie souvent d'écrire, mais jamais si longtemps. Ton père a envoyé un message à son régiment, mais ils disent qu'il a pris un congé sans laisser d'adresse.*
*Si tu as la moindre nouvelle, écris-nous sans délai. Ta mère s'inquiète plus qu'elle ne veut l'admettre, et moi-même...*
La lettre s'interrompait là, comme si sa mère avait été dérangée et n'avait jamais repris la plume.
Cordelia relut le passage trois fois. Benedict. Deux mois. Elle compta sur ses doigts, remontant le temps : deux mois, c'était exactement le moment où sa mère avait annoncé ses fiançailles avec le Marquess. Benedict était parti avant la cérémonie, prétextant une mission urgente pour le régiment. Elle ne l'avait pas vu depuis... le bal.
Le bal où elle avait rencontré le Marquess pour la première fois.
Elle froissa le bord du papier sans s'en rendre compte. Benedict n'était pas venu à son mariage. Elle s'était dit qu'il était en mission, qu'il ne pouvait pas se libérer. Mais maintenant, elle comprenait que personne ne savait où il était. Pas même le régiment.
— Lady Cordelia ?
Elle sursauta. La femme de charge, Mme Hemmings, se tenait dans l'embrasure de la porte, une pile de draps propres dans les bras.
— Je vous prie de m'excuser, je ne voulais pas vous effrayer. Le Lord demande si vous prendrez le thé avec lui dans son cabinet à onze heures.
Cordelia plia la lettre et la glissa dans la poche de sa robe.
— Dites-lui que j'y serai.
Mme Hemmings s'inclina et disparut. Cordelia resta seule avec la lettre qui brûlait contre sa hanche, et une pensée qu'elle n'osait pas formuler : Benedict avait disparu juste après avoir appris ses fiançailles.
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Le cabinet du Marquess sentait le vieux papier et la cire chaude. Il était assis derrière un bureau immense, les manches de sa chemise retroussées sur les avant-bras, la plume à la main. Il ne leva pas les yeux quand elle entra.
— Je vous ai fait demander du thé au tilleul, dit-il. J'ai cru comprendre que vous dormiez mal.
Cordelia s'arrêta. Il n'avait pas pu le savoir. Elle n'avait rien dit à personne de ses nuits agitées, de ses rêves peuplés de voiles et de broches émeraude disparues.
— La maison est bruyante, répliqua-t-elle. Les murs anciens gémissent.
— Les murs sont silencieux, Lady Cordelia. Ce sont les vivants qui murmurent.
Elle prit place en face de lui, dans le fauteuil qu'elle commençait à considérer comme le sien. La lettre de sa mère pesait dans sa poche.
— J'ai reçu une lettre de ma famille, dit-elle. On s'inquiète pour mon frère, Lord Benedict. Il a disparu il y a deux mois.
La plume du Marquess s'arrêta. Lentement, il leva les yeux.
— Disparu ?
— Il a pris un congé du régiment. Personne ne sait où il est. Il n'a pas écrit depuis...
Elle hésita.
— Depuis qu'il a appris nos fiançailles.
Le Marquess la regarda un long moment. Il avait des yeux d'un gris si pâle qu'ils semblaient presque transparents à la lumière du matin. Cordelia se surprit à penser qu'elle n'aurait su lire en eux aucune émotion même si elle avait eu recours à son pouvoir. Mais elle n'en avait pas. Plus. Pas avec lui.
— Votre frère s'opposait à notre mariage ?
La question était neutre, presque indifférente. Cordelia serra les accoudoirs du fauteuil.
— Benedict est protecteur. Il n'était pas présent au bal — il était déjà parti. Mais il savait que mon père négociait avec vous.
— Et il n'a pas approuvé.
— Il m'a écrit, une seule fois, après l'annonce. Il disait que si je souhaitais renoncer, il trouverait un moyen de m'aider.
Elle n'avait jamais montré cette lettre à personne. Elle ne savait pas pourquoi elle le disait maintenant.
Le Marquess reposa sa plume. Il entrelaça les doigts sur le bureau, et pendant un instant, il ressembla moins à un mari qu'à un stratège.
— Deux mois, dit-il. Cela fait deux mois que votre frère n'a pas donné signe de vie, et la nouvelle de notre mariage tombe exactement au milieu de cette période.
— Vous croyez que Benedict a quelque chose à voir avec...
— Je crois que les coïncidences sont rares dans ce monde, Lady Cordelia. Surtout dans celui-ci.
Il se leva et se dirigea vers la fenêtre. Dehors, la pluie s'était mise à tomber, fine et serrée, brouillant le paysage.
— Votre cousin Sir Hugh, dit-il sans se retourner. Il connaît beaucoup de monde. Des gens qui peuvent faire disparaître d'autres gens.
Le sang de Cordelia se glaça.
— Vous pensez que Hugh aurait quelque chose à voir avec la disparition de mon frère ?
— Je pense que Hugh est un homme qui collectionne les avantages, dit le Marquess. Et votre frère, parti juste après avoir appris votre mariage avec moi... votre mariage qui met Hugh en difficulté financière...
Il laissa la phrase en suspens. Cordelia se leva à son tour.
— Vous auriez dû me le dire. Si vous soupçonniez Hugh d'être lié à la disparition de mon frère, je devais le savoir.
— Je ne soupçonnais rien jusqu'à l'instant où vous m'avez appris sa disparition, dit-il en se retournant. Je suis aussi surpris que vous, croyez-le bien. Mais je suis un homme qui apprend vite.
Il traversa la pièce et s'arrêta devant elle, si près qu'elle pouvait sentir l'odeur de son eau de toilette, du cèdre et de l'encre.
— Je vais envoyer mon homme de confiance, Ellis, enquêter. Il a des contacts dans toute l'Angleterre. Si votre frère est encore en vie, il le trouvera.
Cordelia le dévisagea.
— Pourquoi feriez-vous cela ? Vous ne le connaissez même pas.
— Vous êtes ma femme, Lady Cordelia. Votre famille est ma famille, que nous l'ayons voulu ou non. Et il y a une autre raison.
Il hésita — la première fois qu'elle le voyait hésiter.
— Il y a vingt ans, quand j'ai perdu mon propre frère, personne n'a enquêté. Personne n'a cherché. J'ai passé des années à me demander ce qui aurait pu se passer si quelqu'un s'était donné la peine de regarder.
Il détourna les yeux.
— Ellis partira ce soir.
Cordelia resta silencieuse. Pour la première fois depuis leur mariage, elle voyait une fissure dans son armure. Une douleur ancienne. Il avait perdu un frère. Il savait ce que c'était que d'attendre des nouvelles qui ne venaient jamais.
— Merci, dit-elle doucement.
Il hocha la tête, déjà de nouveau distant.
— Je vous ferai savoir ce qu'Ellis découvre. En attendant — si votre frère vous a écrit, si vous avez le moindre indice de sa destination...
— Je vous le dirai, acheva-t-elle. Vous serez le premier à le savoir.
Une promesse qu'elle n'était pas sûre de pouvoir tenir. Car ce soir, après le dîner, elle avait l'intention de descendre à la cave où elle avait caché la valise de voyage de Benedict — celle qu'il avait laissée à la maison le jour de son départ, qu'elle avait emportée avec elle par superstition, ou par pressentiment. Il y avait peut-être une réponse là-dedans. Quelque chose qu'elle ne voulait pas montrer au Marquess. Pas encore.
Mais alors qu'elle sortait du cabinet, elle jeta un regard en arrière. Il se tenait à la fenêtre, les mains derrière le dos, et la regardait partir. Son visage était parfaitement impassible — mais ses yeux suivaient chacun de ses mouvements.
Et Cordelia comprit, avec un frisson qui n'avait rien à voir avec le froid de la maison, que son mari venait de prendre une décision la concernant. Elle ne savait pas laquelle. Mais elle savait qu'il y avait une autre raison à son offre d'aide.
Une raison qu'il n'avait pas dite.