Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 7: The First Test
La salle à manger des Ashworth étincelait sous la lumière des candélabres, mais Cordelia n’y voyait que des visages sculptés dans le plâtre de la convenance. Lord Pemberton, à sa droite, débitait des anecdotes de chasse avec l’enthousiasme d’un homme qui n’avait jamais vu un renard. À sa gauche, Lady Marlow, une femme d’âge mûr au teint cireux, écoutait en hochant la tête, ses doigts crispés sur le pied de son verre de cristal.
Cordelia répondait par monosyllabes polis, l’esprit ailleurs. Le valise de Benedict attendait dans sa chambre, cachée sous une pile de linge. Chaque minute passée à sourire à ces nobles insignifiants était une minute volée à la vérité.
— Et votre frère, Lady Ashworth ? demanda soudain Lady Marlow, sa voix perchée comme un oiseau effarouché. J’ai cru comprendre qu’il devait vous rendre visite ?
Cordelia sentit le sang quitter son visage. Elle posa sa fourchette, le temps d’un battement de cœur.
— Benedict est… retenu par ses affaires à Londres.
— Ah, les affaires, répéta Lady Marlow d’un ton entendu. Mon mari disait toujours que les affaires étaient le tombeau des jeunes gens ambitieux.
Elle rit, un son aigu qui dérailla en un sanglot étouffé. Son visage pâlit davantage, ses yeux se révulsèrent légèrement, et elle bascula en avant.
Le réflexe de Cordelia fut plus rapide que sa raison. Elle n’avait pas besoin de prononcer un sort, ni même d’invoquer une formule. Son don était une seconde nature, un fil tendu entre elle et les émotions des autres, prêt à vibrer au moindre toucher. Elle étendit sa main sous la table et, sans que personne ne s’en aperçoive, envoya une onde de calme vers Lady Marlow, subtile comme une brise d’été.
Le corps de la femme se détendit. Ses paupières clignèrent, et elle se redressa lentement, un sourire confus aux lèvres.
— Pardonnez-moi, la chaleur… J’ai eu un vertige.
Les domestiques s’empressèrent avec des sels, et l’attention générale se détourna. Cordelia retint son souffle, le cœur battant. Elle avait agi sans réfléchir, par pur instinct. Encore une transgression. Encore une entorse à sa propre promesse.
Elle tourna la tête vers le bout de la table. Le Marquess la regardait, ses yeux gris fixés sur elle avec une intensité qui traversait la distance comme une lame. Il ne souriait pas. Il ne fronçait pas les sourcils. Il ne faisait rien, simplement la regardait, et dans ce regard il y avait une note, un registre, une dette désormais enregistrée.
Cordelia détourna les yeux.
Le reste du dîner s’étira comme un supplice. Chaque plat, chaque toast, chaque éclat de rire forcé lui semblait un coup de pinceau sur une toile qu’elle aurait voulu noircir. Elle mangea sans goût, répondit sans penser, et quand enfin Lady Marlow annonça qu’il était temps de regagner ses appartements, Cordelia se leva avec une gratitude si vive qu’elle manqua de la laisser paraître.
Le Marquess l’escorta jusqu’au pied de l’escalier, sa main à un pouce de son coude, sans jamais la toucher. Le silence entre eux était lourd, chargé d’une électricité sourde.
— Bonsoir, dit-elle en gravissant les premières marches.
— Pas encore.
Sa voix était basse, presque douce, et pourtant elle claqua dans l’air comme un couperet. Cordelia se figea, une main sur la rampe.
— Je vous prie de me rejoindre dans mon cabinet. Maintenant.
Il tourna les talons sans attendre de réponse, disparaissant dans le couloir sombre. Cordelia resta immobile une longue seconde, les doigts serrés sur la rampe de chêne. Elle envisagea de refuser, de monter l’escalier, de s’enfermer dans sa chambre et d’ouvrir le valise de Benedict. Mais elle savait que cette fuite-là aurait un prix.
À contrecœur, elle redescendit.
Le cabinet du Marquess était une pièce austère, lambrissée de noyer, dominée par un bureau massif couvert de papiers. Une seule bougie brûlait sur la corniche, projetant des ombres mouvantes sur les murs. Il se tenait près de la fenêtre, tournant le dos à la pièce, les mains croisées dans le dos.
— Fermez la porte, dit-il sans se retourner.
Cordelia obéit. Le battant se referma avec un cliquetis doux qui résonna comme une sentence.
Il se retourna enfin. Dans la pénombre, son visage était un masque de marbre, froid et inexpressif. Pourtant, Cordelia perçut quelque chose sous cette surface, une tension quasi imperceptible qui faisait vibrer l’air autour de lui.
— Vous ne m’avez pas écouté, dit-il.
— Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Si. Vous le savez très bien.
Il fit un pas vers elle. Un seul. Mais cet unique pas suffit à réduire la distance entre eux, et Cordelia dut lever le menton pour soutenir son regard.
— Le petit geste que vous avez fait lorsque Lady Marlow a failli s’évanouir. Ce frémissement presque invisible, ce glissement d’air entre vos doigts plantés sur la nappe. Je l’ai vu.
Cordelia sentit une vague de froid se répandre dans sa poitrine. Mentir encore ? Elle pouvait. Elle l’avait déjà fait. Mais son mensonge, dans cette pièce trop silencieuse, lui parut soudain aussi fragile qu’une vitre craquelée.
— Lady Marlow a eu un vertige, dit-elle d’une voix qu’elle voulut ferme. Je ne l’ai pas touchée.
— Vous n’aviez pas besoin de la toucher, répondit-il, ses yeux plongeant dans les siens comme pour lire au fond de son âme. Vous manipulez l’air, les émotions, les perceptions. Vous l’avez calmée d’une pensée, sans même interrompre votre conversation. Je sais comment fonctionne votre don, Cordelia. Ne me prenez pas pour un sot.
Le silence s’étira entre eux, dense et douloureux. Cordelia avait la gorge serrée, le cœur battant si fort qu’elle craignait qu’il ne l’entende.
— Si vous saviez comment fonctionne mon don, dit-elle lentement, alors vous sauriez aussi à quel point cette magie est dangereuse lorsqu’elle est maniée par une main inexpérimentée. Lady Marlow aurait pu se briser le crâne en tombant.
— Et elle aurait pu se briser bien davantage si votre intervention avait mal tourné. Vous maîtrisez votre art, Cordelia, ne jouez pas les innocentes avec moi. Vous savez exactement ce que vous faites.
Il marqua une pause, passa une main sur son front, comme s’il repoussait une migraine naissante. Sa voix, quand il reprit, était plus basse, presque lasse.
— Notre mariage ne repose pas sur l’amour, et nul ne l’ignore. Mais il repose sur la confiance, fragile et nécessaire. Je vous ai demandé, avant de vous épouser, de ne jamais utiliser votre don en ma présence, ni sur moi, ni sur les personnes que vous croiserez sous ce toit. Je vous ai demandé cela pour une raison que je n’ai pas à vous révéler.
— Et cette raison ? demanda Cordelia, les bras croisés, défiant malgré le tremblement intérieur.
— Elle est mienne, et elle restera mienne, tant que vous n’aurez pas prouvé que vous êtes digne de mes confidences.
Le mot la frappa comme un gant jeté à la figure. Digne. Il la jugeait, lui qui cachait ses dettes, lui qui dissimulait la ruine de son domaine, lui qui savait des choses sur elle qu’elle ne devinait même pas.
— Vous me demandez de vous croire, dit-elle, tandis qu’une colère sourde montait dans sa poitrine, chaque mot une braise attisée par le vent. Vous me demandez de renoncer à ce que je suis, à ce qui m’a été transmis, pour vous plaire. Mais qu’êtes-vous prêt à me donner en retour, Lord Ashworth ? Quels secrets êtes-vous prêt à déposer sur la table, comme autant de cartes face visible ?
Le Marquess ne répondit pas immédiatement. Il la regarda longuement, un sourire presque imperceptible, teinté d’amertume, s’esquissant au coin de ses lèvres.
— Vous êtes plus brave que vous n’en avez l’air, dit-il enfin. C’est déjà quelque chose.
— Ce n’est pas une réponse.
— Non, ce n’en est pas une. Mais c’est tout ce que vous aurez pour l’instant.
Il se détourna, retourna vers la fenêtre.
— Je vous prie de ne plus jamais utiliser votre don en ma présence. Pas pour sauver une Lady Marlow, pas pour apaiser un conflit, pas même pour sauver ma vie. Si vous ne pouvez pas respecter cette règle, alors notre mariage n’est plus qu’un mot sur un contrat, une prison dorée où nous pourrirons ensemble.
Cordelia resta immobile, le souffle court. Elle voulait répliquer, crier, briser ce calme de glace. Mais une pensée s’imposa, plus froide et plus nette que la colère : Ell était-il capable de détecter son don ? Non seulement de le voir agir, mais de le ressentir ? Et si sa seule présence neutralisait la magie, non par ignorance mais par une aptitude singulière ?
— Très bien, dit-elle d’une voix qu’elle reconnut à peine. Je ne l’utiliserai plus en votre présence.
Il hocha la tête, minuscule, presque imperceptible.
— Nous avons une réunion demain matin avec mon intendant. Le domaine a besoin d’une femme enfin visible. Soyez prête à sept heures.
— Je le serai.
Elle tourna les talons et quitta le cabinet sans une autre parole. Mais dans le couloir, quand la porte se referma derrière elle, elle s’arrêta, une main pressée contre la poitrine pour calmer son cœur affolé.
Il l’avait vue. Vraiment vue. Et ce regard qu’il avait posé sur elle, cette relecture qu’il opérait à chaque silence, lui disait qu’il ne s’était pas contenté de remarquer son geste. Il avait compris le mécanisme intime de sa magie, ou du moins une part suffisante pour la confiner dans une cage de convenances.
Mais il n’avait pas dit pourquoi. Et les non-dits du Marquess étaient plus profonds que ses paroles.
Il pouvait déceler son don. Elle pouvait mentir avec ses émotions, mais pas avec l’air qu’elle déplaçait autour d’elle. La dissimulation était devenue une lame à double tranchant.
Il lui faudrait être plus subtile. Beaucoup plus subtile.
Et peut-être, pensa-t-elle en gravissant l’escalier, le flacon d’ambre que l’apprenti lui avait donné prendrait-il enfin tout son sens.