Un Cœur Sans Sortilège
Lire le chapitre 8: The Puppet's Dance
La lumière des candélabres dansait sur les panneaux de chêne de la grande salle, projetant des ombres mouvantes sur les masques de velours et de plumes. Cordelia observait ses invités depuis l'embrasure d'une fenêtre, le souffle court sous son propre loup de satin argenté. Elle avait passé trois jours à organiser cette mascarade, à envoyer des invitations à la noblesse environnante, à harceler le maigre personnel pour qu'il transforme le hall délabré en une scène digne d'un conte.
« Vous jouez un jeu dangereux, Lady Ashworth. »
Elle sursauta. Le marquis se tenait à son côté, son masque noir ne dissimulant rien de l'éclat calculateur de ses yeux. Il avait accepté de paraître — une concession qu'elle n'avait pas osé espérer — mais sa posture restait rigide, comme s'il portait une armure invisible sous son habit de velours bleu nuit.
« Un jeu ? » Elle inclina la tête, laissant une mèche de cheveux s'échapper de son chignon orné de perles. « J'ai simplement voulu égayer cette demeure. Elle en a bien besoin, vous en conviendrez. »
Il ne répondit pas. Son regard balaya la salle, s'attarda un instant sur les couplets d'un violon, puis revint se poser sur elle. Cordelia sentit ce regard comme une pression physique — un poids qu'elle ne parvenait pas à déchiffrer.
« Vous êtes douée pour la diversion, » murmura-t-il. « Mais je me demande ce que vous cherchez à dissimuler derrière tant de lumière. »
*Le valise. L'ambre. Ma magie.* Chacune de ses pensées était une coupable. Elle choisit de sourire.
« Peut-être n'ai-je rien à cacher, milord. Peut-être suis-je simplement... assoiffée de vie. »
Il la détailla un instant de plus, puis tendit la main — un geste inattendu. La paume ouverte, les doigts écartés. « Alors dansons, si c'est ce que vous désirez. »
Cordelia hésita. Ce n'était pas un piège, elle le savait — il était trop direct pour cela. Mais une danse, c'était un contact. Une proximité. Un terrain où sa magie — interdite dans sa présence — pourrait la trahir sans qu'elle le veuille.
Elle posa sa main dans la sienne.
La salle sembla se resserrer autour d'eux lorsqu'ils s'avancèrent au centre. Les murmures s'estompèrent, les regards se posèrent sur le couple inattendu. Le violon entama une valse lente, mélancolique, et le marquis la fit tourner avec une maîtrise qui la surprit. Son corps bougeait avec une grâce mécanique, précise, calculée — comme s'il avait appris les pas dans un manuel plutôt que dans un cœur.
« Vous dansez bien, » dit-elle, le souffle mêlé.
« Je paie mes dettes, Lady Ashworth. On m'a enseigné que tout art de cour est une monnaie. »
Elle resserra son emprise sur son épaule, sentant sous ses doigts la texture de son habit — du brocart de soie, coûteux, qui jurait avec l'état de la demeure. Une façade. Comme tout chez lui.
La valse les fit tourner près de la rangée de fenêtres. Les carreaux reflétaient leurs silhouettes, fantômes unis par un pacte dont elle ignorait encore les clauses cachées.
« Vous ne m'avez jamais dit pourquoi vous avez accepté ce mariage, » souffla-t-elle, assez bas pour que seul lui puisse l'entendre.
Il ne broncha pas. Sa main sur son dos restait ferme, mais distante — une ligne de conduite invisible entre eux.
« Vous ne m'avez jamais demandé avec sincérité. »
La réponse la piqua. Elle voulut répliquer, mais à cet instant précis — comme elle se penchait légèrement vers lui, cherchant son regard derrière son masque — quelque chose se produisit.
Un froid.
Non, pas un froid. Un *goût* métallique, aigu, qui envahit la bouche de Cordelia comme si elle venait de mordre une lame. Sa vision vacilla. Elle sentit une pression dans sa poitrine, là où battait son cœur — comme si un étau invisible se refermait autour de ses côtes. Ce n'était pas une émotion. Ce n'était pas de la peur, ni de la tristesse, ni de la colère. C'était autre chose. Une absence. Une muraille. Comme si son cœur à lui n'était pas fait de chair et de sang, mais de fer forgé, froid et inflexible.
Elle trébucha.
Ses mains agrippèrent son habit, ses jambes se dérobèrent. Le monde bascula — puis s'arrêta.
Il la tenait. Ses bras étaient autour d'elle, solides, leur étreinte aussi neutre qu'un meuble. Son visage, à quelques centimètres du sien, n'affichait aucune inquiétude. Aucune émotion. Ses yeux — d'un bleu si pâle qu'il semblait délavé par le temps — l'examinaient comme on examine un vase qui menace de se briser.
« Vous êtes pâle, » dit-il. Ce n'était pas une question.
Cordelia déglutit, la bouche encore emplie de ce goût de fer. Son cœur battait à tout rompre, mais pas d'excitation. De *révélation*. Elle avait frôlé son âme — et ce qu'elle y avait senti n'était pas humain.
« Un vertige, » mentit-elle. « La chaleur. Je fréquente rarement les salles si bondées. »
Il la tint une seconde de plus, puis la relâcha avec une politesse si parfaite qu'elle en fut glacée. Il recula d'un pas, rétablissant la distance comme on rétablit une frontière.
« Peut-être devriez-vous prendre l'air. »
Ce n'était pas un conseil. C'était un ordre déguisé. Cordelia hocha la tête, ses jambes encore instables, et se dirigea vers la porte-fenêtre qui donnait sur la terrasse.
Elle n'avait pas fait trois pas qu'une main se posa sur son coude.
« Vous devriez faire attention, Lady Ashworth. »
La voix était presque un murmure, mais Cordelia reconnut instantanément sa mélodie naturelle — celles des femmes qui maniaient leur magie sans effort, comme d'autres respiraient. Elle se retourna, et se retrouva face à une femme masquée de plumes sombres, dont les yeux — d'un vert étrangement perçant — la détaillaient avec une familiarité troublante.
« Pardon ? »
La femme sourit, mais le sourire n'atteignit pas ses yeux. « Les maris de fer ont des secrets de fer. Les femmes intelligentes savent quand chercher... et quand fuir. »
Elle relâcha le coude de Cordelia, recula, et disparut dans la foule des danseurs. Cordelia resta figée, le cœur cognant, cherchant du regard parmi les invités la silhouette de plumes sombres. Mais elle s'était volatilisée — comme si elle n'avait jamais existé que dans l'intervalle d'un battement de cils.
Le goût métallique persistait sur sa langue. La prophétie de la femme résonnait dans sa tête, se mêlant aux questions qu'elle avait cru enfouies. Elle se retourna vers la salle. Le marquis avait repris sa position près de la fenêtre, un verre à la main, les yeux posés sur elle avec la fixité d'une sentinelle.
Il avait vu la femme. Il avait vu son contact. Et il n'avait pas bougé.
*Ou peut-être,* songea Cordelia, le froid de la nuit lui mordant les épaules, *peut-être est-ce lui qui l'a envoyée.*
Elle traversa la terrasse, longea les buissons d'ifs, et s'arrêta à l'angle de la maison, hors de vue. Ses mains tremblaient. Elle tira de sa poche le petit flacon d'ambre que Sorrel lui avait offert, dont le liquide luisait d'une lueur mouvante sous la lune.
« Révèle ce qui se cache sous les apparences, » murmura-t-elle, citant les mots de l'apprentie.
Elle le regarda longuement. Puis, avec un soin infini, elle le remit dans sa poche.
La question brûlait : si son mari était de fer à l'extérieur, qu'y avait-il à l'intérieur ? Et était-elle prête à découvrir que la réponse pourrait la détruire ?
Elle retourna vers la lueur des fenêtres. La musique avait repris, plus vive, et à travers le verre teinté de bougies, elle vit le marquis tourner lentement dans les bras d'une autre femme — une valse impeccable, mécanique, parfaite.
Un automate. Un homme dont le cœur elle avait senti le métal froid pendant une seconde volée.
Mais les automates ne cachent pas leurs secrets. Les hommes, si.
Elle rentra dans la salle, un sourire de porcelainé sur les lèvres, et accepta la main du prochain danseur qui se présentait.
La nuit n'était pas finie — et elle venait à peine de commencer à danser.