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Zone Rouge

Lire le chapitre 10: Hidden Past

La journaliste des paddocks, Carla Velez, avait la ténacité d’un pitbull et le sourire d’une présentatrice météo. Elle se tenait face à Elise dans la zone réservée aux médias, son dictaphone tendu comme une arme.

« Elise, une question sur votre parcours. Vos débuts en sport automobile sont remarquables — Alpine Academy, puis ingénieur de performance chez ART, et maintenant Astra Motorsport. Mais il y a un trou. » Elle consulta ses notes avec une précision exagérée. « Entre 2014 et 2015, vous n’apparaissez nulle part. Aucune équipe, aucun projet. Que faisiez-vous ? »

Elise sentit le sang quitter son visage. Elle avait espéré que ce vide resterait un spectre, une faille dans son CV que personne n’oserait creuser. Le soleil monégasque lui sembla soudain glacial.

« J’ai pris une année de retraite », dit-elle, la voix plus ferme qu’elle ne s’y attendait. « Pour m’occuper d’un proche malade. Ma grand-mère. »

Le mensonge sortit avec une aisance qui la dégoûta. Sa grand-mère était morte quand Elise avait douze ans.

Carla pencha la tête, comme un oiseau qui étudie un ver. « Intéressant. Et ce proche, il a récupéré ? »

« Elle est décédée. » Elise n’avait pas le choix, il fallait couper la branche. « Je préfère que nous parlions de la course de dimanche. »

La journaliste la dévisagea un instant, puis acquiesça, mais Elise vit ce que son œil exercé ne manquait jamais d’attraper : une graine de doute plantée.

Quelques heures plus tard, elle fut convoquée dans le bureau du directeur de la communication, un homme nommé Didier Fontanel, dont la moustache semblait plus large que sa colonne vertébrale.

« Fermez la porte », dit-il en lui indiquant une chaise.

Elise s’assit, les mains croisées sur ses genoux. Elle connaissait ce genre de réunion. Elles ne menaient nulle part de bon.

« J’ai reçu un appel de Carla Velez », commença Didier. « Elle me dit que votre CV comporte une période blanche de seize mois. Elle cherche une histoire. Asta Motorsport n’a pas besoin d’une histoire. Nous avons un champion à préparer et un constructeur qui sponsorise la saison. »

« Je lui ai expliqué. C’était pour des raisons familiales. »

« Oui, je crois que vous lui avez dit “grand-mère malade”. » Il marqua une pause, laissant le mot peser dans l’air. « Seulement voilà : Serge Aubert, notre chef de la presse depuis dix ans, se souvient très bien de vous avoir croisée lors de l’école d’ingénieurs de Compiègne. Il connaissait votre famille, et il jure que vos deux grand-mères sont mortes avant vos vingt-cinq ans. »

Le sol sembla se dérober sous Elise.

« Je vois », dit-il doucement. « Alors je vais vous donner une chance. Une seule. Qu’y a-t-il derrière cette année manquante ? »

Elise soutint son regard. Des dizaines de réponses lui traversèrent l’esprit : la vérité, qu’elle avait passé cette période dans un hôpital de Lyon, en convalescence prudente après l’explosion qui avait tué son père ; ou le mensonge plus pragmatique, qu’elle avait travaillé pour une équipe de karting discrète liée à un projet d’études. Mais aucune ne résisterait à la vérification que cet homme ferait en cinq minutes.

« Mon père est mort dans un accident de voiture », dit-elle lentement. « Une fuite de frein pendant un événement de promotion. Tout le monde croyait que c’était un simple incident mécanique. Ce n’était pas le cas. »

Didier fronça les sourcils. « Qu’est-ce que vous voulez dire ? »

« Que le seul vrai repos que j’ai pris a été celui de découvrir qui était responsable. »

Le mensonge se tordait autour d’une vérité trop lourde. Elle était allée à Lyon pour cette raison : enquêter sur le lien entre le lieu où Roland Besson avait sévi et la mort de son père. Mais elle n’avait rien trouvé alors. Pas encore.

« C’est une explication », dit Didier. « Pas une bonne raison. Je vous recommande de fournir un document justifiant cette pause — un arrêt de travail, un suivi médical, n’importe quoi. Sinon vous laissez la porte ouverte à toutes les rumeurs sur Internet. Et nous savons ce que les rumeurs font aux carrières. »

Elle acquiesça et sortit, le cœur serré. Dans le couloir, elle manqua de percuter Julien Vasseur, qui tenait une cannette de boisson énergétique et un casque sous le bras.

« La communication a des petits soucis », dit-il, devinant sans qu’elle parle. « Je t’ai entendu. Mur mince, dans ce vieux bâtiment. »

Elise se figea. « Tu écoutais aux portes ? »

« Je marchais. Je l’ai entendu. C’est différent. » Sa voix était calme, mais ses yeux — ces yeux gris qu’elle apprenait à déchiffrer — étaient vifs. « Tu as menti, Elise. Sur toute la ligne. Le récit du père, c’était du costume. De l’improvisation. La vérité est ailleurs, et elle te pèse. »

Elle ne répondit pas. Elle ne pouvait pas.

Julien se pencha plus près. « J’ai accepté ce marché parce que je voulais me donner une raison de te détruire à Barcelone. Si je découvre que tu caches quelque chose qui puisse compromettre ma saison — une affaire judiciaire, une fuite de données, une dette — je te jure que je n’hésiterai pas. Je ne joue pas à la camaraderie médiocre. Je joue pour la tête du championnat. »

Il fit un pas de plus, assez proche pour qu’elle sente l’odeur du métal et de l’ADN de piste sur sa veste.

« Alors dis-moi maintenant, ingénieure : qu’y a-t-il derrière ce trou d’une année ? Parce que si tu hésites, c’est que c’est gros. Et si c’est gros, ça devient mon problème. »

Le silence s’étirait comme un élastique au point de rupture.

Elise pensa à Alain, moribond dans son lit d’hôpital, qui lui avait murmuré une phrase avant de raccrocher : « Des fois, la vérité a un prix incassable. Mais quand elle se cache, c’est qu’elle protège quelque chose de plus lourd. »

Elle prit la décision en une demi-seconde : la demi-vérité la plus dangereuse de sa vie.

« Mon père a été tué parce qu’il avait découvert une faille structurelle dans les monoplaces Astra de 2018 », dit-elle d’une traite. « Les pièces qui ont tué deux pilotes en essais privés. La personne qui a étouffé ce dossier est encore dans le milieu, et elle est aujourd’hui liée à des sabotages dans notre propre garage. Cette année — cette année de mon CV — c’était la première fois que j’ai suivi ces documents. À Lyon. »

Les prunelles de Julien s’élargirent imperceptiblement.

« Tu parles de l’affaire Besson », dit-il, sa voix soudain voilée. « Celle qui est enterrée depuis 2018. Celle autour de laquelle la moitié du paddock a préféré fermer les yeux. »

Elise hocha la tête.

Il resta sans bouger un long moment. Puis il tourna les talons sans un mot, et, en passant, il murmura dans son souffle :

« Alors, Elise, je viens de comprendre pourquoi tu courais si vite. Explique-moi ce plan. Après Barcelone. Si tu me prouves que tu peux faire gagner cette voiture, alors peut-être je retiens ce que je viens d’entendre. Fais-moi gagner. Et je saurai que tu ne me mens pas. Sinon — » Il marqua une pause, la porte déjà entrouverte. « Sinon, cette conversation n’aura jamais existé, et le monde apprendra ce qu’il voudra apprendre. »

La porte se referma avec un claquement sec.

Elise resta seule dans le couloir, le cœur battant à coups de marteau. Dans ses poches, la clé de la consigne 213 de la gare de Monaco semblait peser le poids d’une trahison.

Elle avait maintenant deux obligations : prouver sa valeur sur la piste, et découvrir ce que Julien savait — ou craignait — au sujet de cette affaire qui les liait tous les deux à un père mort, une faille cachée et un ennemi toujours en vie quelque part près de Spa.

Le téléphone vibra : Alain lui envoyait un fichier corrompu, intitulé « Besson_2018_part2 ». Le cadran affichait 00:47. Il travaillait encore de nuit, depuis l’hôpital.

Elle savait ce qu’elle ferait. Pas parce qu’elle avait le choix. Parce qu’elle n’avait plus peur.