Zone Rouge
Lire le chapitre 11: Spanish Test
L’air de Barcelone sentait le carburant chaud et l’asphalte brûlant. Elise ajusta son casque audio, les doigts courant sur le volant de données posé sur ses genoux. Dans le box, l’équipe s’affairait autour de la monoplace numéro 14, mais son regard restait fixé sur l’écran de télémétrie, où les chiffres défilaient comme un alphabet secret.
« P10 à la fin du premier relais, confirme-t-elle dans le micro. Tu peux faire mieux, Julien. La graining sur l’avant droit se dissipe dans trois tours. Pousse à fond au virage 7, mais laisse la voiture respirer dans la chicane.
— Tu es sûre ? demanda Julien, sa voix un peu essoufflée par les forces G. Je sens la voiture instable.
— Écoute-moi, dit Elise, plus fermement qu’elle n’en avait l’intention. J’ai analysé les données de tes cinq derniers tours à ce stade de la course lors des essais. L’instabilité est dans ta tête, pas dans la voiture. Fais-moi confiance.
Un silence. Puis, à la surprise d’Elise, un rire bref de Julien.
« Ok. Tu es le cerveau, je suis les mains. »
Dans le box, l’ingénieur de performance, Raoul, haussa un sourcil. Elise sentit les regards se poser sur elle, mêlés d’interrogations et d’un respect nouveau. Trois semaines plus tôt, Julien aurait aboyé une insulte dans le micro. Maintenant, il la laissait guider.
La course continuait. Au tour 32, Elise scruta les données des pneus de plusieurs concurrents, puis des conditions de piste. La température de l’asphalte grimpait, et les pneus durs commençaient à montrer des signes de dégradation chez les leaders. Elle fit un calcul rapide, puis prit une décision.
« Julien, on fait l’undercut. On rentre maintenant.
— Maintenant ? On est à dix secondes du podium. Si je rentre maintenant, je ressors dans le trafic.
— Les gars en tête ont des pneus morts. Tu vas les dépasser dans cinq tours. Je sais que tu peux.
Encore un silence. Puis, une respiration :
« D’accord. Box, box. »
La monoplace plongea dans l’allée des stands. Les mécaniciens, déjà préparés par Elise, changèrent les pneus en 2,3 secondes. Julien ressortit en P7, coincé derrière une McLaren. Mais Elise avait raison : cinq tours plus tard, les pneus de ses concurrents s’étaient effondrés, et Julien les passa un par un, dans une série de dépassements précis et audacieux.
Au drapeau à damier, la foule rugit. Julien Moreau, P1, à Barcelone. La radio explosa de cris, mais Elise resta silencieuse, les yeux rivés sur les données de fin de course. Une victoire propre, sans aucune anomalie. Le premier podium de la saison pour Apollon.
Julien fit son tour d’honneur, puis se gara dans la parc fermé. Quand il sortit de la voiture, son casque encore sous le bras, il chercha des yeux le box. Il leva le poing vers Elise, et malgré la distance, elle vit son sourire.
Dans la salle de presse, une heure plus tard, Julien fit face aux journalistes. Elise se tenait en retrait, observant la scène. Il répondit aux questions sur sa stratégie et sa performance, puis, la voix soudain plus posée :
« Je veux remercier mon ingénieur de course, Elise Moreau. Sa stratégie était brillante aujourd’hui. Je dois le reconnaître.
Un murmure parcourut la salle. Elise sentit ses joues s’enflammer. Didier Fontanel, le press officer, prit une note rapide, un sourcil levé. Mais avant qu’elle puisse savourer le moment, une voix familière s’éleva depuis l’autre côté de la tribune.
« Brilliante, oui. Mais on dit que les meilleurs ingénieurs ont des passés si intéressants. Des années manquantes, des mystères… »
C’était Gustavo Reyes, l’ingénieur en chef de l’écurie rivale, Toro Azzurro. Debout près du fond de la salle, un sourire en coin sur le visage. Ses yeux croisèrent ceux d’Elise, et elle sentit un frisson glacé lui parcourir la colonne.
« Qu’est-ce que vous insinuez ? demanda Elise, la voix plus tranchante qu’elle ne l’avait prévu.
— Rien du tout, ma chère. Juste que certaines victoires sont plus faciles quand on a des amis bien placés et des secrets à protéger. J’ai entendu des rumeurs sur une certaine affaire en 2018. Une affaire de données falsifiées, un ingénieur disparu… »
Le silence s’abattit. Julien se tourna vers Gustavo, les mâchoires serrées.
« Ça suffit, Reyes.
— Je ne fais que constater, Moreau. Votre ingénieur a une histoire très… particulière. Peut-être devriez-vous vérifier qui vous avez réellement dans votre oreille. »
Elise resta figée, les poings serrés. Les mots de Gustavo tombaient comme des pierres. Elle savait ce qu’il insinuait. La rumeur, le scandale Besson. Et ce nom, prononcé dans cette salle de presse, dans un contexte différent, brouillait les pistes.
Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais Julien posa une main sur son bras, un geste presque imperceptible, et s’adressa à Gustavo d’une voix froide :
« Elise Moreau est mon ingénieur. Sa victoire est propre, et ses méthodes sont sûres. Si vous avez quelque chose à dire, dites-le avec des preuves, pas avec des insinuations minables.
Gustavo ricana et se retourna, quittant la salle. La tension retomba, mais Elise sentait encore les regards. Elle se tourna vers Julien, prête à le remercier, mais il la devança :
« On en reparle tout à l’heure. En privé. »
Il prit une bouteille d’eau et sortit, laissant Elise seule avec le poids des paroles de Gustavo dans la tête. Reyes connaissait quelque chose. Quelque chose de plus précis que de simples rumeurs. Et s’il avait un lien avec Besson, avec la corruption qui rongeait Apollon de l’intérieur…
Elle sortit son téléphone. Un message non lu, de Pierre, l’ingénieur de sécurité.
« Elise. Il faut qu’on parle. J’ai trouvé quelque chose sur le signal fantôme. Le technicien n’est plus dans le système. On dirait qu’on l’a effacé. Je dois vérifier un truc à l’atelier, je te rappelle ce soir. »
Elle relut le message deux fois, le cœur plus lourd. Dans le crépuscule espagnol qui tombait sur le circuit, une certitude s’imposait : la victoire d’aujourd’hui n’était qu’un répit. Et le vrai danger, elle commençait seulement à en percevoir l’ampleur.
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