Zone Rouge
Lire le chapitre 21: Engine Failure Forced
L’air sentait le caoutchouc brûlé et le métal chaud. Elise était déjà en combinaison ignifugée, sa tablette serrée sous le bras, quand elle pénétra dans le garage d’Apollon Racing. L’aube n’avait pas encore percé au-dessus du circuit, mais les mécaniciens s’affairaient déjà dans le silence studieux des matins de Grand Prix.
Julien était adossé au mur, casque sous le bras. Il lui adressa un hochement de tête, un sourire en coin qui ne parvenait pas à chasser l’ombre sous ses yeux. La nuit avait été courte, chargée des dernières vérifications du plan. Leur plan.
— Le moteur est prêt, dit-elle en ouvrant sa tablette. Les données de cette nuit sont propres. Températures stables, pression d’huile nominale.
Elle parcourut des yeux l’écran, puis s’arrêta net. Une anomalie. Un pic de température anormal dans le cylindre quatre, enregistré à 3 h 47. Pas lors d’un essai. Le moteur était au repos, sous bâche.
— Julien.
Son ton la fit elle-même sursauter. Il se redressa, le sourire effacé.
— Quoi ?
Elle fit pivoter la tablette vers lui. Le graphique en courbe, avec sa pointe incongru, formait une accusation silencieuse.
— Quelqu’un a ouvert le capot cette nuit. La donnée de température montre une interférence directe avec le groupe motopropulseur. C’est pas une lecture parasite. C’est l’œuvre d’une main humaine.
La seconde qui suivit fut un vertige. Julien était déjà en mouvement, repoussant les mécaniciens autour de la monoplace bleu et or. Il souleva le capot arrière d’un geste sec. Le moteur, d’un aluminium poli, semblait innocent. Mais Elise savait que l’innocence se mesure rarement à l’œil.
— Sortez, ordonna-t-elle aux trois mécaniciens présents. Tout le monde. Maintenant.
Ils obtempérèrent sans discuter. Le garage se vida, laissant place au silence qui précède les désastres. Elise s’approcha, pencha la tête au-dessus du bloc central, là où les injecteurs rencontraient les chambres de combustion. Une trace, presque invisible, une patine plus sombre sur le métal. Trop légère pour une usure naturelle. Trop localisée pour un dégât de course.
— Il a forcé une soupape, murmura-t-elle. Un micro-freinage sur le siège du cylindre quatre. En piste, ça tiendrait dix tours. Peut-être douze. Puis, cassure nette. Le piston s’arrêterait net à 300 à l’heure.
Quelque part dans la rue derrière le circuit, un camion frappa son chargement. Son bruit lui fit l’effet d’un coup de canon.
— On ne courra pas avec ce moteur, dit-elle d’une voix ferme.
— On en a un second. Le moteur de rechange, prêt pour les essais de l’après-midi.
— Et le changer, c’est une pénalité de grille. Dix places. Tu pars du fond.
Julien ferma les yeux un instant. La course qui allait décider de sa saison. Et ils lui imposaient déjà un handicap. Quand il rouvrit les yeux, son regard était de pierre.
— Alors on change. Maintenant. Et on garde notre sang-froid.
Elise acquiesça. Ils travaillèrent en silence, coordonnés, pendant que le reste de l’équipe arrivait et découvrait la situation. Un coup d’œil à Ricardo Alves, posté près de la réserve d’huile, lui montra un homme aux gestes trop fluides, trop détendus. Trop en contrôle.
— Ricardo, appela-t-elle. Tu m’aides à sortir l’ancien bloc. On le garde dans la zone technique pour analyse.
Le mécanicien se retourna, un semblant d’interrogation sur le visage.
— On change quoi ?
— Un doute sur la lubrification. Routine.
Elle vit Julien capter son regard. Ils jouaient la comédie. Face au suspect, ils déroulaient le scénario d’une panne banale, d’une précaution routinière. Si Ricardo était leur homme, il avait besoin de croire que personne n’avait vu autre chose qu’un problème technique.
Mais Elise, elle, voyait tout. Elle vit la pince que Ricardo manipula avec une dextérité trop parfaite pour sembler naturelle. Elle vit les allers-retours appuyés vers la porte arrière, comme pour compter les secondes avant que quelqu’un ne le quitte des yeux. La mise en scène d’un homme qui se croyait invisible.
Il fallut quatre heures pour changer le moteur. Elise supervisa chaque étape, notant mentalement chaque geste du personnel. Julien, lui, restait en retrait, discutant avec les stratèges d’un ton neutre, mais ses poings serrés dans les poches de son training disaient tout l’inverse de son calme apparent.
À midi, le nouveau bloc était installé, les vérifications de sécurité terminées. Elise ferma son carnet, puis fit face à Julien.
— La pénalité est officielle. On annonce ça aux médias dans une heure. Tu pars onzième.
— Je partais en pôle prévue. Ce qui veut dire un miracle du fond de grille si on veut marquer des points.
— Ou un miracle, répondit-elle, que l’on prépare en amont.
Elle savait ce qu’il lui fallait dire. Pas la vérité complète. Pas encore. Mais suffisamment pour installer un filet autour de leur cible.
— Ricardo a eu accès à l’atelier moteur cette nuit. Les badges d’accès montrent un passage à 3 h 42. Cinq minutes avant la manipulation.
— Tu veux tendre un piège.
— La course de dimanche nous le permettra. On annonce que tu es malade, que tu passes les qualifications sur un moteur de réserve, et qu’on garde le nouveau validé pour une course hors grille. S’il croit que son sabotage a échoué, il retentera quelque chose de plus grand après les qualifications, quand on aura baissé la garde.
Julien la dévisagea, puis un sourire se dessina lentement sur ses lèvres. Pas la moquerie d’autrefois. Quelque chose de plus proche de l’admiration.
— Tu as l’esprit d’un stratège, Elise Moreau.
— Tu as l’âme d’un survivant, Julien Deschamps. On s’complète.
L’interphone grésilla. Une voix de femme, dans l’accueil, annonça la visite d’un certain Stefan Brandt, directeur technique de Scuderia Voss. Il demandait à voir la monoplace d’Apollon, officiellement pour « s’assurer de la conformité des piles à combustible avant la réunion des concurrents ».
Elise blêmit. Brandt savait. Comment avait-il pu savoir aussi vite ? Ils venaient à peine de découvrir le sabotage. Et pourtant, le nom de Voss avait déjà résonné dans son esprit. La scène de la photo volée, ses paroles codées sur son passé chez Astra Dynamics.
— Il se passe quoi, demanda Julien, la voix soudain plus dure.
— Il arrive trop vite. Trop précisément. Ce n’est pas une coïncidence, dit-elle en attrapant son téléphone. Il connaît déjà le sabotage. Soit il est notre contact à l’extérieur…
— Soit il est l’architecte.
Elle n’eut pas à finir sa phrase. Elle regarda par la fenêtre du garage. Brandt, élégant dans son costume pourtant hors de saison, avançait d’un pas tranquille vers le portail. Ses deux hommes de sécurité encerclaient son trio. Il s’arrêta, regarda droit vers le garage, comme s’il savait exactement où elle se tenait.
Sous ses doigts, le téléphone de Elise vibra : un message d’un numéro masqué. Une seule ligne.
« N’oublie jamais pourquoi tu es partie, Elise. La piste est prête. »
Elle fixa l’écran. Les mots étaient là, écrits avec la même syntaxe que le message du brûleur trouvé au Canada. L’esprit du saboteur, au cœur même du garage, leur lançait un défi silencieux.
Mais cette fois, elle savait où chercher. Elle leva les yeux vers la silhouette de Ricardo, qui discutait près des pneus, un sourire servile aux lèvres. Puis vers Brandt, qui franchissait le portail.
Deux suspects. Une seule vérité.
— Julien, murmura-t-elle. Le piège ne sera pas pour Ricardo.
— Pour qui, alors ?
— Pour Brandt. On le fait venir ici, sous notre contrôle, et on regarde ce que Ricardo fera quand son commanditaire est sous son propre toit.
L’après-midi n’avait pas encore commencé, mais la course, elle, avait déjà changé de terrain. Et Elise avait l’intention d’en écrire elle-même les règles.
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