Zone Rouge
Lire le chapitre 22: Truth on the Line
La nuit avait avalé le paddock de Monaco, ne laissant que des halogènes blafards sur l'asphalte. Elise avait trouvé Julien dans la pièce exiguë qui servait de bureau de fortune à l'équipe, un plan de la chicane épinglé au mur comme une toile abstraite. Il leva les yeux de son casque, les traits tirés par la fatigue et par les heures passées à surveiller Ricardo par écrans interposés.
— Toujours rien, dit-il. Il est rentré chez lui comme si de rien n'était.
Elle ferma la porte derrière elle. Le clic de la serrure parut plus fort que nécessaire.
— Julien, il faut que je te dise quelque chose.
Il posa son casque, lentement, comme on dépose une arme avant une négociation. Son regard se fit plus précis, plus présent.
— Tu as trouvé quelque chose sur le chip ?
— Non. C'est à propos de moi.
Elle avait répété cette phrase cent fois dans sa tête depuis la Canadienne, et pourtant elle sortait encore de travers. Elle s'adossa à la porte, sentit le métal froid dans son dos.
— Je t'ai menti. À propos d'Astra Dynamics.
Julien croisa les bras, mais son expression n'était pas fermée. Elle y lisait plutôt cette prudence nouvelle qu'ils avaient apprise ensemble, cette même prudence qu'elle lui enseignait face aux données ambiguës.
— Le scandale, dit-elle, les mots se frayant un chemin entre ses lèvres sèches. On m'a forcée à le porter.
— Forcée ?
— Un ancien collègue. Baptiste Royer. Il faisait partie de mon équipe chez Astra, sur le programme de télémétrie avancée. Quand les irrégularités dans les données de freinage ont été découvertes, c'est lui qui les avait introduites — les ralentissements artificiels qui ont profité à certains clients, y compris, je l'ai appris plus tard, des équipes de F1.
Julien fit un pas vers elle, puis un autre.
— Il t'a menacée ?
— Il avait des preuves contre mon mentor. Le professeur Vasseur. Rien de grave en soi, des notes de frais falsifiées que Baptiste avait orchestrées à son insu. Mais à son âge, avec sa réputation, une enquête l'aurait détruit. Baptiste m'a donné le choix : je prenais la responsabilité du scandale, je disparaissais du radar, et le professeur restait intact.
— Tu as accepté.
— Je n'avais pas le choix. Baptiste savait exactement quel levier employer. Il avait passé des années à observer, à cartographier les faiblesses de chacun. Le mien, c'était Vasseur. Il avait raison, j'aurais fait n'importe quoi pour le protéger.
Elle sentait sa gorge se serrer, mais elle continua :
— Je ne pouvais pas dire la vérité sans exposer le professeur. Alors j'ai laissé croire que j'avais falsifié les données moi-même. J'ai accepté la radiation, j'ai changé de pays, de circuits, de vie. Et j'ai emporté ce secret avec moi, espérant qu'il reste enterré.
Julien s'arrêta à deux mètres d'elle. Un espace qu'il aurait franchi, quelques jours plus tôt, sans réfléchir. Cette nouvelle distance entre eux disait tout de ce que la révélation venait de déplacer.
— Et maintenant ? dit-il doucement. Pourquoi me le dire ?
— Parce que Ricardo ne travaille pas seul, et que je soupçonne Baptiste d'être le fil qui relie tout ça. La Scuderia Voss, Brandt, les sabotages… J'ai reconnu la méthode dans les messages codés. La syntaxe, la fréquence des transmissions. C'est lui. Il a dû reconstruire son réseau ici, ou plutôt le transférer.
— Tu penses que ton ancien collègue est derrière Ricardo ?
— Je pense qu'il est derrière Brandt, qui est derrière Ricardo, ou quelque chose de similaire. Baptiste a toujours préféré manipuler à distance. Il n'aurait jamais sali ses mains avec une clé à molette.
Le visage de Julien passa par plusieurs expressions qu'elle ne put déchiffrer : d'abord la stupéfaction, puis une forme de calcul, puis quelque chose qui ressemblait à de la colère. Mais quand il parla, sa voix était plus mesurée que ce à quoi elle s'attendait.
— Tu m'as laissé croire, pendant des semaines, que tu étais une ingénieure compromise. Que ton passé te poursuivait parce que tu avais fait une erreur. J'ai construit une partie de ma méfiance sur cette histoire.
— Je sais.
— Tu m'as laissé douter de toi, à un moment où j'avais besoin de te faire confiance les yeux fermés.
— Je sais.
Elle soutint son regard. Le vrai test était là, dans cette pièce trop petite, avec la nuit de Monaco qui pesait sur les vitres.
— Mais je ne pouvais pas risquer de te perdre avant de t'avoir retrouvé.
Julien laissa échapper un souffle chargé de tension, passant une main dans ses cheveux déjà en bataille. Il fit un pas vers elle, puis encore un. Cette fois, il ne s'arrêta pas.
— Tu sais ce qui me rend fou dans notre métier ? dit-il en baissant les yeux vers ses mains. Les gens comme Ricardo, comme ce Baptiste, ils parient sur notre instinct de survie. Ils savent qu'on préférera toujours protéger les nôtres plutôt que de se tendre la main.
Il releva la tête.
— Mais ils se trompent sur un point. Ils pensent que la peur nous divise. Elle nous a déjà fait perdre trop de temps.
Il tendit la main, paume ouverte.
— Ton secret reste dans cette pièce. On va le porter ensemble, maintenant.
Elle prit sa main. La force de sa poigne la surprit encore, après toutes ces années passées à travailler en parallèle, à s'observer par-dessus les données de télémétrie.
— Et le professeur ? demanda-t-il.
— Il est mort l'année dernière. Cancer. Personne ne peut plus lui nuire.
Julien accusa le coup, un léger recul du menton.
— Alors on peut le prouver. Ce que Baptiste a fait. Ce qu'il fait maintenant.
— Si on trouve les preuves, oui. Les journaux de bord d'Astra, les logs de modification des données, les enregistrements de communication. J'ai des copies chiffrées, mais elles sont restées chez un notaire à Genève.
— Alors on les récupère. Pas l'un sans l'autre.
Elle se sentit — pour la première fois depuis des mois, depuis peut-être des années — moins seule. Le silence qui s'installa entre eux n'était plus celui des fardeaux cachés.
Un léger grattement contre la porte les fit sursauter. Julien lâcha sa main, recula d'un pas. Un technicien passa la tête dans l'entrebâillement :
— L'inspection de la voiture avance plus vite que prévu. On a besoin de vous deux au garage.
Julien la regarda, un mot muet suspendu entre eux. Ils n'étaient pas tirés d'affaire. Mais ils n'étaient plus seuls.
Continuer gratuitement
Débloquer ce chapitre
Regardez une courte publicité pour débloquer ce chapitre.
Aucun paiement requis.