Zone Rouge
Lire le chapitre 23: Trust Breach
L'inspection de nuit s'était déroulée sans incident. Ricardo n'avait rien tenté, ou du moins rien que les caméras aient pu surprendre. La voiture de Julien était jugée conforme, le nouveau moteur scellé, la grille de départ — avec sa pénalité de dix places — officialisée pour dimanche. Elise aurait dû se sentir soulagée. Elle n'éprouvait qu'une fatigue sourde, ce vide familier qui suit les nuits sous adrénaline.
Assise dans la salle de stratégie, elle faisait tourner une tasse de café froid entre ses doigts. L'écran devant elle affichait les essais libres de l'après-midi, des données qu'elle connaissait par cœur. C'était le calme avant l'orage du Grand Prix, et pourtant son esprit refusait de se poser.
Julien entra sans frapper, deux gobelets de café chaud à la main. Il lui tendit l'un d'eux et s'assit en face d'elle, la nuque appuyée contre la paroi de la caravane technique.
"Tu n'as pas dormi," dit-il. Ce n'était pas une accusation.
"Toi non plus."
Il haussa les épaules. "Je me suis reposé dans le motorhome entre deux briefings."
"Menteur."
Un mince sourire passa sur ses lèvres. Il ne le nia pas. Il posa son gobelet sur la table, son regard s'attardant sur le petit écran de contrôle des caméras du garage, puis se tourna vers elle.
"Les gars de la sécurité ont relevé une activité sur les logins de Ricardo pendant l'inspection," dit-il. "Toutes les trois minutes, quelqu'un a jeté un œil aux horodatages des contrôles."
"Les horodatages, pas les données techniques."
"Exactement."
Elise laissa la tasse retomber sur la table avec un bruit sourd. "Il attendait quelque chose. Il voulait savoir à quel moment la fenêtre d'intervention serait la plus courte."
"Mmm."
Ils restèrent silencieux un instant. Le ventilateur du climatiseur ronronnait en arrière-plan. Dehors, la nuit monégasque brillait de mille feux, mais à l'intérieur de la caravane, la lumière crue des néons dessinait des cernes sous leurs yeux.
Son téléphone vibra. Elise jeta un coup d'œil à l'écran, puis se redressa brusquement. L'appel venait d'un numéro sans préfixe, une ligne sécurisée qu'elle n'avait pas programmée dans son répertoire. Sa gorge se serra.
"Quoi ?" demanda Julien.
"Je ne sais pas encore."
Elle décrocha. Une voix féminine, nette, professionnelle, parlait un anglais très officiel.
"Mademoiselle Moreau ? Bureau du secrétaire général de la FIA. Nous vous appelons au sujet du dossier Astra Dynamics, rapport d'enquête AD-221."
Elise eut l'impression que le sol se dérobait. Elle avait envoyé une demande de réexamen depuis Montréal, appuyée par les premiers éléments du fichier décodé, mais jamais elle n'avait osé espérer une réponse aussi rapide.
"Oui, je vous écoute."
La suite dura à peine quarante-cinq secondes. Quand elle raccrocha, elle sentait le souffle lui manquer. Sa main tremblait légèrement en reposant le téléphone sur la table.
Julien la regardait attentivement, sans oser l'interrompre.
"C'est fait," dit-elle d'une voix blanche. "La FIA clôt l'enquête à mon sujet. Ils reconnaissent que les données de la télémesure ont été altérées à mon insu et que le pavillon de l'Astra Dynamics a été transféré sans mon autorisation. Ils lèvent la suspension de ma licence. Je suis… libre."
Le mot sonna étrangement dans la pièce. Libre. Après des années passées à porter ce fardeau en silence, l'idée même paraissait abstraite.
Julien se leva d'un bond, fit deux pas vers elle, puis s'arrêta. Il tendit la main, hésitant, avant de la poser sur son épaule.
"Je suis heureux pour toi. Vraiment."
Elise leva les yeux vers lui. Elle n'avait pas pleuré depuis le suicide de son père, mais là, quelque chose d'humide lui picotait les paupières. Elle cligna plusieurs fois.
"Le rapport précise que les éléments envoyés depuis mon terminal ont été falsifiés par une personne ayant accès au réseau interne de l'Astra. Ils identifient un schéma d'accès correspondant à celui utilisé par Baptiste."
En prononçant ce nom, sa mâchoire se contracta. Elle n'avait jamais revu Baptiste Royer depuis cette nuit à Genève où il l'avait menacée, son blackmail étalé sur la table comme un jeu de cartes maquillé. Il avait détruit sa carrière, son nom, des années de travail acharné. Et voilà qu'il ressurgissait, pourtant, comme une pièce dans la mécanique de cette course qui semblait de plus en plus empoisonnée.
"Et maintenant ?" demanda Julien. Sa main toujours posée sur son épaule, chaude, réconfortante. "Tu veux le dénoncer ?"
"Je vais devoir. Le notaire à Genève détient une copie datée des fichiers. L'encodage ne peut être nié."
Le mot "notaire" fit réagir Julien. Il retira sa main et la passa dans ses cheveux, un geste qu'Elise connaissait à présent dans les moments d'incertitude.
"Ta mentor," dit-il doucement. "Alain. Il sait que tu vas ouvrir ce dossier ?"
Elise baissa les yeux. "Pas encore. Je ne lui ai rien envoyé depuis… depuis les essais."
"Tu as peur de sa réaction."
"Peur qu'il se sente accusé. C'est lui qui m'avait conseillé de ne pas révéler mes accès, au début. Il voulait protéger le projet. Si les fichiers montrent qu'il était complice—"
"Il ne l'était pas. Tu le sais."
"Oui. Mais les médias, eux, ne feront pas la distinction."
Comme pour illustrer ses mots, l'écran mural de la salle de stratégie bascula sur une chaîne d'info sportive. Le volume était coupé, mais le sous-titre suffisait : *"Elise Moreau blanchie par la FIA — mais qui a saboté les données d'Astra Dynamics ?"* Le commentateur semblait excité, les lèvres rapides, l'image passant sur le visage d'Elise lors du Grand Prix du Canada, puis sur une photo datant de son ancien garage, plus jeune, les cheveux plus courts, l'œil moins cerné.
Julien se leva et coupa l'écran. Le silence retomba, dense.
"Tu savais que ça arriverait," dit-elle.
"Oui. Mais pas comme ça, pas si vite. Niklas a dû faire circuler l'information auprès des journalistes dès qu'il a reçu le rapport."
"C'est trop tôt. Je n'ai pas encore parlé à Alain. Je n'ai pas les preuves en main."
"Écoute-moi." Julien se planta devant elle, forçant son regard. "Tu es innocente. Le rapport le prouve. Ce que les médias racontent, ce que ces parasites écrivent, cela ne définit pas qui tu es. Est-ce que tu m'entends ?"
Sa voix était ferme, presque dure, mais ses yeux exprimaient autre chose. Une volonté farouche de la protéger, de la brandir devant les loups comme un étendard qu'il avait appris à respecter.
Elise prit une longue inspiration. Le poids sur sa poitrine se dénouait légèrement.
"Merci," murmura-t-elle.
"De rien."
Ils restèrent ainsi une minute entière, lui debout, elle assise, le silence entre eux désormais moins menaçant que protecteur. Le ventilateur ronronnait toujours. Dehors, les moteurs de l'avenue s'éteignaient un à un tandis qu'une nuit plus profonde s'installait sur Monaco.
C'est à ce moment que la porte de la caravane technique s'ouvrit sur un technicien — Kevin, le jeune électronicien — qui marqua un arrêt en les voyant ainsi.
"Toutes mes excuses, mademoiselle Moreau, monsieur Senna. Il y a… quelqu'un qui demande à vous voir."
"Qui ?" demanda Julien, la mâchoire soudain contractée.
"Jenner. Le chef mécanicien. Il dit que c'est urgent."
Jenner. Le regard d'Elise croisa celui de Julien. Jenner faisait partie de la hiérarchie de l'équipe, l'homme de confiance de Whitmore, celui qui supervisait les briefings techniques depuis trois saisons. Si Ricardo agissait sous ordre, Jenner était le pion au-dessus.
"Fais-le entrer," répondit Elise. Sa voix ne tremblait pas.
Kevin s'effaça pour laisser passer Jenner, un homme d'une cinquantaine d'années, les épaules larges, le visage ridé par les saisons passées au bord des circuits. Il tenait une tablette à la main, l'écran sombre.
"Moreau. Senna." Il hocha brièvement la tête à chacun. "Je n'aime pas faire de coups d'éclat, alors je vais aller droit au but."
"Je vous écoute," dit Elise.
Jenner posa la tablette sur la table et la retourna vers elle. L'écran affichait une capture de journal interne de l'Astra Dynamics, un fichier daté de dix-huit mois plus tôt, contenant une liste d'accès au serveur de télémesure.
"Je sais qui a falsifié vos données," dit Jenner. "Ce n'était pas une personne. C'était un projet. Conçu par votre ancien collègue, Baptiste Royer, et parrainé par l'écurie où il travaille à présent."
Il marqua une pause. Elise sentit son cœur accélérer, un battement sourd qui lui martelait les tempes.
"Royer est chez Scuderia Voss depuis huit mois," continua Jenner. "Il y occupe un poste de coordinateur des systèmes d'information. Et le chef de la performance chez Voss, ce n'est pas un inconnu."
Il poussa la tablette vers Elise pour que son doigt souligne une nouvelle entrée dans la liste des accès log.
"Stefan Brandt."
Le nom claqua dans la pièce comme un fouet. Julien serra les poings, mais garda le silence.
"Voss a orchestré le démontage de votre réputation pour affaiblir quelqu'un d'autre," dit Jenner. "Pour affaiblir notre équipe. Et pour contrôler la trajectoire de nos données techniques avant chaque course. Y compris ce week-end."
Elise déglutit. Le puzzle s'assemblait avec une clarté brutale. Baptiste avait utilisé l'Astra comme monnaie d'échange pour son poste chez Voss. Brandt avait manigancé le sabotage courant depuis l'extérieur. Le message codé, l'incertitude des pneus, la panne de Julien — tout convergeait vers une même signature.
"Vous venez d'où, tout ça ?" demanda Julien, sa voix basse et dangereuse.
Jenner soutint son regard. "D'un accès que j'ai conservé à mes systèmes de surveillance de flotte après avoir quitté un poste précédent chez Voss. Ce n'était pas légal à l'époque. Ça ne l'est probablement toujours pas. Mais j'ai des principes, et je n'aime pas qu'on s'en prenne aux gens compétents."
Il jeta un coup d'œil vers Elise, une lueur de respect dans les yeux.
"Vous méritiez pas ce qui vous est arrivé. J'ai assez traîné dans ce milieu pour reconnaître un talent quand j'en vois un."
Elise resta sans voix. Cette reconnaissance venait d'où elle l'attendait le moins, d'un homme qu'elle côtoyait quotidiennement sans jamais avoir su qu'il possédait cette information.
Julien posa une main ferme sur la sienne.
"Il faut porter tout ça à Whitmore. Maintenant."
"Pas encore," coupa Elise, trouvant enfin sa voix. "Pas sans les fichiers de Genève. Sinon, Voss plaidera l'erreur technique et baptisera nos preuves de coïncidence."
Jenner hocha la tête, à la manière d'un homme habitué aux échecs de la justice sportive.
"Vous avez raison. Mais ne tardez pas trop, Moreau. Leur prochain coup ne sera plus sur une piste ni sur un ordinateur. Il sera sur vous, peut-être avant la course."
Il ramassa sa tablette et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, il s'arrêta et se retourna, une dernière fois.
"Et, mademoiselle Moreau, si on me demande où vous avez obtenu ces données, je dirai que vous les avez eues de moi. Libre à vous de faire ce que vous en voulez."
Puis il disparut dans la nuit monégasque, laissant Elise et Julien seuls dans la lumière artificielle, le rapport étalé entre eux, l'avenir suspendu à un récipiendaire du nom d'Alain.
Elise prit le téléphone. Son pouce hésita au-dessus de la liste de contacts. Elle savait que cet appel éveillerait des fantômes, qu'Alain devrait choisir son camp une dernière fois.
Elle appuya sur "Appeler".
La sonnerie retentit. Une, deux, trois fois. Puis une voix familière, fatiguée mais alerte, décrocha.
"Elise ? Il est quatre heures du matin, à Genève."
"Je sais, Alain. J'ai besoin de votre aide."
Un long silence, habitée par le souffle régulier au bout du fil.
"Je t'écoute."
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